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Le bâteau 'Le Joola' 09 ans après son naufrage, ce lundi 26 septembre 2011, continue de susciter des débats sur les causes, les responsabilités, les conséquences etc...
Nous vous proposons ce poème de Lamine Kebba SONKO pour lutter contre l'OUBLI.
C’était écrit au ciel …
Le naufrage du « Joola »
C’était écrit au ciel : ce 26 septembre 2002.
Des noms de famille, des noms d’enfants ;
Des noms de femmes, des noms d’hommes ;
Des noms d’étudiants, de noms de « bana-banas » ;
De magistrats, d’enseignants et de touristes ;
De jeunes footballeurs d’écoles de football ;
De musiciens de l’orchestre « Diamoral » ;
De musiciens imitateurs de Youssou NDOUR,
Du musicien et danseur « Tableau Ferraille »,
Des noms de paysans, d’ouvriers et de marins,
Des noms de soldats, des noms de voyageurs.
C’était écrit au ciel : ce 26 septembre 2002 :
Des Africains, des Blancs d’Europe – que sais-je ?
Conviés au rendez-vous des Anges,
Et attroupés sur la façade
Océane de l’au-delà.
Sur les eaux au large de la Gambie.
Le monstre de fer couvait un chantier sous-marin
Et une partition funèbre
S’emparait de ses compartiments
Que la vie s’empressait de quitter.
Tout est arrivé très vite ;
Tout a basculé très vite ;
Ont dit les rescapés
Des entrailles de la mer.
Est arrivée très vite
La tragédie au contour de fatalité
Amplifiée par les assauts meurtriers,
Les assauts répétés de la tempête
Des tentacules de la mort
Sur les parois des cabines ;
Les cordages, les mâts,
Et les cheminées repris à l’envers,
La crasse des ponts et des passerelles,
Le poids des marchandises,
Le chargement des véhicules
Projetés contre les visages innocents
Des passagers de la mort.
C’était écrit sur les tablettes
Des « Daïras » du ciel.
En cette matinée d’accolades
Dans le port vivant de Ziguinchor ;
D’accolades du père ou de la mère
Du frère ou de la sœur ou de l’ami.
En cet après-midi de fin de vacances ;
En cette matinée de poignée de mains,
De poignées de mains serrées à la hâte,
Et serrées comme un Ultime Adieu,
La catastrophe avait payé son ticket.
En cette nuit de « cumuls d’erreurs » assassines,
L’horreur avait fait ses valises
Et pactisé avec un fond de mer
Tapissé de sable et de coquillage.
Ô ! Morts qui dormez dans le grand silence !
Les tourbillons d’orages et sous le ciel bas !
Ô ! Morts rencognés dans le ventre des courants !
La cale surchargée d’un navire fantôme
La Casamance dans la tourmente
Reprend le verset des naufragés du « Joola »,
La chorale qui renvoie à Dieu
Les missions sans retour !
Trois cimetières : un à Mbao,
A Kabadio et à Ziguinchor ;
Puis un quatrième en Gambie.
Il n’y eut en fin de compte qu’un seul :
Le cimetière «Le Joola » au large de Banjul,
Renferment dans ses cabines.
Et l’enchevêtrement de câbles
Et de machines,
La détresse de tant d’hommes et de femmes,
De tant d’enfants arrachés sitôt
Du sein maternel et de la scène du monde.
Il n’y eut en fin de compte qu’un seul :
Le cimetière « Le Joola » au large de Banjul,
Entouré d’eau de toutes parts,
Fouetté par le vent, les vagues,
Rongé par le sel et le temps qui passe…
Il sera grand ce cimetière « Le Joola »
Sous les flots et dans le ciel ;
Erigé en mémorial de larmes,
En monument d’appels sans échos,
Aux limites des eaux du Sénégal
Et de la Gambie,
Là où le destin surprit la Casamance,
En dépit de la surenchère de la Météo.
Elle avait pourtant diffusé et répété :
"Au large de nos côtes,
La mer sera agitée à très agitée ;
Avec formation d’amas nuageux,
Accompagnés de vents violents !"
Vous qui allez en mer,
Renchérit Sud FM,
"N’oubliez pas votre compagnon
De tous les jours :
Le gilet de sauvetage.
La mer sera très agitée !"
Et la Météo et Sud FM se sont tus.
C’était écrit au ciel : ce 26 septembre 2002.
Des noms de familles, des noms d’enfants ;
Des noms d’hommes et de femmes
Confinés sur des écrans de site Internet,
Relayés par un téléphone le 800 18 18
Des images qui vous captent l’esprit
Comme un rétroviseur géant.
Chargées de souvenirs et de résignation
Et qui hanteront à jamais
Ce coin de mer
Et de ciel au large de la Gambie.
Combien étaient-ils cette nuit-là,
En proie à la soudaineté du désastre ?
Un désastre momifié
Au départ de Ziguinchor,
Et qu’un échafaudage de fautes
Et fausses manœuvres tira de sa torpeur.
Il reviendra « Le Joola » ?
Au port de Ziguinchor ;
D’où il partit un matin.
Il reviendra pour le dernier sacrifice ;
Pour les prières du vendredi
Et les messes du dimanche ;
Le rituel d’initiation
A la douleur et au pardon…
Nous l’aurions voulu là, flottant
Au milieu du fleuve Casamance,
La proue tournée vers l’embouchure.
Comme pour attendre le retour
De ceux-là dont a été écourté
Un mois de septembre
Au large de la Gambie
Nous avons attendu toute la journée.
Nous avons attendu toute la nuit,
Et d’autres journées et des encore ;
Sans un souffle sur les lèvres, sans dormir,
Des mains soutenant une tête éclatée.
Et nous voilà piétinant notre douleur,
Une douleur compilée à la jonction
De la mer, de la terre et des choses.
Nous voilà égarés sur les boulevards
Sans issues
Traversés par le regard des disparus
Ce 26 septembre au large de Banjul.
Nous avons attendus désemparés,
Suspendus
A la prunelle
Des yeux, ternes, des yeux sans vie
Des naufragés du bateau « Le Joola »
Suspendus aux morsures
De la trappe des heures et du temps,
De tous les êtres pris
De frissons et d’amour,
De répulsion agitant des corps,
Des corps atoniques et fluides.
Et nous voilà par mille chemins,
Remontant les pentes
De cette nuit d‘éclipse,
Parmi les arabesques
Des jardins du ciel,
Des jardins enfouis au fond de l’océan.
Nous sommes au carrefour
Des marches linéaires ;
Collecte d’attentes et d’espoirs perdus ;
Des voix sibyllines retenant nos pas,
Des récits sublimes
Combien étaient-ils cette nuit-là
Sur ce bateau « Le Joola » ?
Ivres du laisser-aller des hommes,
Mais aussi de la destinée
Rythmant les poches de la nuit
Et de la grande harmonie.
Combien étaient-ils ? Un millier ?
Englués dans les creux des vagues
Et sous le firmament
Où se croisaient
Les silhouettes devancières
De ceux là qui ont vécu
Cette nuit de renonciation
Au large de la Gambie
Un mois de septembre 2002.
Lamine Kéba SONKO Ziguinchor, le 16 octobre 2002
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